Jungle de Calais – Mars 2016 – Photographies et textes Jef Baecker

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Il va falloir repartir et réécrire. C’est important. Des situations d’urgence. Je les vois, partout. Des situations sur-imagées qui hantent. Que se passe-t-il ? Au final nous ne savons rien. Nous ne voyons plus rien. Nous n’y  faisons plus attention. Un quotidien, notre quotidien ? Mais le leur ? Le quotidien de ces situations d’urgence ? Le quotidien des ces gens médiatisés déshumanisés que l’on regarde passer…

Un temps que je n’avais pas repris mon boitier. Interrogations. Savoir si je saurais montrer de nouveau. De toutes manières il fallait aller voir. Se rendre compte. J’ai couvert l’actualité pendant plusieurs années. Je sais comment les images sont faites. Je voulais aller voir. Me rendre compte. En vrai.

Je suis parti, coup de tête. Se lever et partir vite un matin. Ne pas penser. Ne pas «  se préparer » aller voir, comprendre et ressentir. Un seul sac. Avec mon boitier. Peut-être va t-il rester dedans. Ne pas penser.

Arriver doucement. Je voulais marcher, beaucoup. Ne pas arriver dans Calais centre. Marcher. Je ne connais pas Calais ni ses environs. C’était important. Arriver et se perdre. Marcher plusieurs heures. Villages sur villages. Des regards. Un café. Un chien errant, nous marchons ensemble. Longtemps. Je fume. Il me regarde, semble ne pas comprendre. Je lui explique que malheureusement on ne comprend pas toujours tout… Il repart.

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Un bruit bourdonnant. Se rapprocher d’une zone ultra sécurisée. Les environs de l’Eurotunnel. Longer une frontière. La frontière d’un espace sans identité. Le bourdonnement. Celui des lignes électriques hautes tensions tendues, celui des wagons de marchandises, le bruits des rails même. Bourdonnement. Je m’arrête et je fume. Je regarde ces grillages hauts de plusieurs mètres coiffés de barbelés punks. Je repère une faille dans cette clôtures ultra sécurisée. Le bourdonnement. Il m’attire. Curiosité, peur, liberté. Je commence à comprendre. Sensation étrange. L’entrée de l’Eurotunnel comme une bouche, un passage, une bête noires. Le bourdonnement. Fascination. Une entrée vers quelque chose dont on attend rien mais qui peut emmener loin. Quelque chose d’intrigant, le début ou la fin. Une bouche sombre et ce bourdonnement qui dit «  viens », comme ça, comme un souffle.

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Je ne m’engouffre pas dans la faille, découpée proprement dans ce grillage, je résiste à ce bourdonnement. 3 rangées de grilles, barbelés et caméras me séparent de cet inconnu qu’est cet espace. Et puis, je dois continuer à aller voir, continuer à comprendre.

Je marche. Je mets ma capuche parce que j’ai froid. Je me rapproche de Calais. Je croise des regards fuyants. J’enlève ma capuche. Tout va bien.

Bourdonnement. Je fume.

Calais. Je ne connaissais pas. Rapidement dans une rue principale. Il est encore tôt. Les gens vont travailler. Un quotidien. C’est la semaine. La queue dans de belles boulangeries. Le café au comptoir des habitués. Le rayon de soleil. Je n’ai plus froid. J’oublie le bourdonnement.

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Je vais à l’auberge de jeunesse et prends une chambre pour la prochaine nuit « on ne sait jamais…  » Des souvenirs de ce que j’ai appris. L’auberge est occupée par les humanitaires qui travaillent dans la « Jungle ». Ils partent vers 10h/11h car avant la « jungle se repose » . Ils sont essentiellement anglais et allemands.

Un sachet de fruits secs face à la mer. Au loin la zone portuaire, ultra sécurisée … bourdonnement.

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La jungle se situe à 4km du centre de Calais. Il y a des bus. Je veux marcher.

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La rue Mollen, c’est tout droit sur 2 km, c’est encore bien Calais. Des Calaisiens et des migrants. C’est la rue où ils se croisent. Là ce trouvent le Lidl. Le ravitaillement de chacun.

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Je marche. Mes pieds commencent à me faire mal. Mais je lève régulièrement la têtes car on me salue. Les habitants de la « Jungle ». Sourires et visages doux de gens qui comme les Calaisiens vont vivre leur quotidien… Ravitaillement, démarches administratives et… s’occuper. Un autre quotidien.

Les 2 derniers kilomètres se font le long d’une ancienne voie de chemin de fer.
Entre zone industrielle et zone portuaire. Bourdonnement.

Je n’ai jamais autant dit « bonjour », sur 4 kilomètres.

J’arrive sous la rocade. Entrée de la « jungle ».
Ne pas entrer par l’entrée principale, faire le tour et entrer par l’extrême sud déjà démantelée.
Beaucoup de CRS, j’en ai l’habitude, ils me laissent passer. Je ne suis pas le premier, à venir … «  regarder ».

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Désolation. Une école isolée. Un église isolée. Terrain vague, démantelé, démembré.

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Rien. Plus de vie ici. Tristesse. J’avance. Je fume. Je m’assois et refume. J’avance. Le sol fume, des restes en cendres.

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C’est en se rapprochant de l’entrée principale que « la vie » refait surface.
La « jungle » n’est pas un camp, ce n’est pas un village, c’est une petite ville.
Une organisation. Une rue principale, des salons de thé, des restaurants, des boulangers, des coiffeurs/barbiers même. Comme à Calais… Installations en récupérations, des baraques. Ici on réutilise tout et on le fait très bien. Créativité, ingéniosité.

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Chacun (sur)vit, activités du quotidien. Il faut s’occuper et ne pas se laisser aller. Il faut construire, reconstruire, améliorer sans penser au temps qu’on va y laisser. Ne pas penser surtout au temps où l’on va y rester.

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Je circule à traver les baraquements, tentes, caravanes, abris de fortune. Ce jeune garçon à vélo me suit. Il dit s’appeler Nikolas. Son vélo il l’a trouvé le matin même alors c’est sa grande fierté, il est content de me montrer que le vélo n’est même pas abimé… Il me montre l’infirmerie. Je crois qu’il aime bien l’infirmière humanitaire.

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Je marche depuis plusieurs heures désormais. Perte de repère. La « Jungle » est immense. Je fume. On me propose un café, je m’installe, je propose des cigarettes. Nous échangeons. Leurs  » maisons  » vont être détruites le lendemain. Ils sont calmes, pas d’amertume, pas de morosité. Pas de précipitation, ils ne se mettront à reconstruire leur quartier que lorsque celui-ci sera détruit. Ils sont plusieurs Erythéens. Des hommes. Ils sont devenus plus qu’amis. Ils me disent qu’ils sont une famille.

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Le soleil descend. J’ai besoin de rentrer. La tête pleine. Je ne savais pas si je prendrais des images. Il fallait sentir ce lieu. Echanger et le comprendre. Je vais rester plusieurs jours. ( la suite prochainement )

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